Les contes du champignon

Les contes du champignon
CONTES

Le rêve de Pierrot


Pierrot est triste dans son costume tout blanc. Le soir tombe et les enfants sont tous devant leur poste de télévision à regarder défiler des personnages excentriques aux visages souvent anguleux dont les seuls préoccupations sont les combats et les guerres. Autrefois, lui et ses amis, Arlequin et Colombine, étaient les pantins préférés des petits. Les doigts agiles les manipulaient, les voix aigrelettes inventaient mille histoires... comme il était heureux !

Pierrot est triste dans son costume tout blanc. Il s'assied au pied d'un réverbère et revoit, pensif, tous ces jeux d'antan. Il se souvient quand le petit Paul l'avait laissé tomber dans la grande lessiveuse au milieu des draps qui bouillonnaient. Il se souvient encore quand Lucie cherchait à lui enlever ses vêtements et quand son frère Adrien avait arraché ses pompons noirs un soir de colère.

Pierrot est triste dans son costume tout blanc. Il soupire doucement en regardant la terre, assis sur son nuage. Puis il lève les yeux et bien au-delà du halo jaunâtre du réverbère il aperçoit la lune. Il n'a même pas envie d'aller s'y asseoir pour semer la poudre de rêve sur les yeux des enfants. Il les sait bien trop accrochés à leur boîte à images. Il sait qu'ils se coucheront tard ce soir encore et qu'il a bien le temps d'aller distribuer des mirages pour leur sommeil.

Pierrot s'est endormi dans son costume blanc, doucement appuyé sur le réverbère, les pieds dans le coton vaporeux du nuage. La poudre de rêve est tombée de sa main et le vent la soulève dans un léger tourbillon qui enveloppe Pierrot...


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Sortant d'un vieux coffre de bois remisé au grenier les 3 pantins oubliés dépoussièrent leurs costumes. Ils se faufilent dans l'escalier et en quelques sauts se retrouvent au milieu d'un long couloir. Une porte est ouverte sur un univers bleuté et douillet, ils s'avancent mais soudain un grand robot casqué les interpelle : « hep, d'où sortez-vous, d'un autre monde, d'une machine à remonter le temps ? ». Les trois amis font une belle révérence et tentent de se présenter : « Bonjour, je m'appelle Pierrot et voici mes amis Arlequin et Colombine ». Avant qu'ils n'aient le temps de se relever de grands éclats de rire jaillissent des quatre coins de la pièce. Tous les jouets éparpillés ont fait cercle autour d'eux. « Vous êtes de quelle galaxie ? Vos piles sont usées, vous ne pouvez plus vous relever ? ». Des galaxies, des piles, des sabres, des faisceaux lumineux... mille mots qu'ils comprennent à peine attaquent leurs oreilles.

Heureusement la porte s'ouvre et le silence se fait. Eux-mêmes s'effondrent sur le sol moelleux. « Ho ! Pierrot ! Colombine ! Arlequin ! » Une grande main les soulève tendrement. « Maxence, c'est toi qui est allé chercher mes pantins au grenier ? » « Mais non mamie je ne suis pas allé au grenier. Et c'est quoi des pantins, mamie ? »

Un petit garçon surgit du couloir se fraye un passage entre les jouets éparpillés sur le sol et rejoint la vieille dame qui contemple, les yeux embués, les trois petits pantins. « C'est quoi ces bouts de chiffons ? Qu'est-ce que ça fait dans ma chambre ? C'est moche ! C'est vieux ! Ça marche comment ? Ça s'allume ? »

« Maxence ce sont mes meilleurs amis d'autrefois, quand j'étais une petite fille pas plus grande que toi, tu sais ceux que l'on voit sur le grand tableau du salon. Tous les jours j'inventais des histoires dont ils étaient les héros. Arlequin était rusé, Pierrot et Colombine étaient amoureux l'un de l'autre et souvent, le soir, ils allaient dormir sur la lune tout là-haut dans le ciel, pour revenir jouer avec moi le lendemain matin... enfin c'est ce que je croyais ».

Et mamie quitte la pièce emportant Pierrot, Colombine et Arlequin. Elle les dépoussière avec de délicats mouvements de brosse aux poils de soie et les dépose assis sur le tapis brodé qui couvre le marbre de la vieille cheminée. Pierrot inspecte la pièce : là, sur un chevalet, dans un angle éclairé par un lampadaire, une toile peinte. Il n'en croit pas ses yeux. C'est bien Lucie, la petite Lucie qu'il a tant amusée autrefois et qui voulait toujours lui ôter son costume pour voir dessous ! La petite est assise sur les marches du perron, et sur sa jupe repose Colombine, dans sa main elle tient Arlequin et Pierrot est là, lui aussi, en équilibre sur son genou plié.

« Maxence, Maxence, viens au salon s'il te plait ! » Le garnement fait irruption un guerrier Ninja dans chaque main et ses doigts pressent des boutons sur leur ventre faisant jaillir des faisceaux lumineux de leurs armures. L'enfant s'arrête net en voyant le regard de sa mamie aller du tableau à la cheminée et de la cheminée au tableau. « Tu vois qu'ils sont bien réels, mes jouets » dit-elle avec un grand sourire qui illumine son visage plissé. Que de moments joyeux, que de jeux, que d'aventures ! je crois que j'ai retrouvé tout un pan de mon enfance grâce à eux. Demain les vacances sont finies et tu vas repartir. J'avais peur de m'ennuyer un peu mais avec Pierrot, Colombine et Arlequin, je vais en avoir des heures pour rêver ! »
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Pierrot sourit dans son costume tout blanc, le vent est tombé et la poudre de rêve a regagné le creux de sa main. Il se réveille dans la douce lumière du réverbère. Il a le cœur heureux du bonheur de mamie. Il se lève, saute jusqu'à la lune, s'installe et déverse sur le monde sa poudre enchantée. De ses yeux il suit le mouvement de quelques paillettes jusqu'au rebord d'une fenêtre encore éclairée, et là il voit une vieille dame endormie dans son fauteuil face à une grande cheminée de marbre sur laquelle trônent trois pantins d'antan.