Les contes du champignon

Les contes du champignon
CONTES

Pierre l'épouvantail


Un beau matin en arrivant au jardin ce fut pire encore que d'habitude :
« Ils ont dévoré plusieurs salades ! Et picoré presque toutes les cerises déjà rouges, sur le cerisier !  Cette fois c'en est trop, je vais monter la garde et les chasser ». Et Pierre, l'habitant de la maison, le jardinier des lieux, s'assoie sur le banc adossé au muret qui sépare sa maison de son potager.

Pierre est un homme déjà âgé, mais il se tient encore bien droit, la tête haute. Cette tête ronde qu'un sourire jovial et des yeux pétillants illuminent en permanence, reflète toute la bonhommie du personnage. Il n'est pas dans les habitudes de Pierre de se mettre ainsi en colère, de prendre un air renfrogné et grognon comme celui qu'il arbore maintenant.

Alertée par les cris de son mari, Hélène, sa femme, sort de la maison à son tour :
« Que se passe-t-il mon Pierrot ? »

Puis le regardant, raide et déterminé sur son banc, elle s'exclame :
« Diable, pour que tu fasses une mine pareille, ce doit être gravissime ! »

Devant l'air effrayé de sa femme Pierre quitte son habit de colère et retrouve son beau sourire :
« Bah, ce n'est rien, finalement ! Juste encore ces corbeaux et ces merles qui sont venus manger nos salades et nos cerises !  Alors je me poste là, je les attends, je vais les chasser, peut-être même que je passerai la nuit ici, s'il le faut ! »

« Non, tout de même, tu ne vas aller jusqu'à dormir là ! » souffle Hélène avec un petit rire étouffé « de toute manière ils attendront que tu t'assoupisses et ils mangeront sous ton nez ! »

Pierre soupire, car il sait bien qu'il est incapable de rester assis là plus de 10 minutes sans s'offrir un petit roupillon le matin et une petite sieste l'après-midi. Alors il n'imagine même pas le temps infime qu'il lui faudra pour s'endormir à la tombée du soir. Il se lève, va jusqu'au cabanon, prend un râteau et replace consciencieusement les cailloux de l'allée que les garnements ailés ont aussi bousculés de leur bec pour trouver de petits insectes ou quelques vers. Ayant rangé le râteau il se munit d'un grand couteau et va prendre les pieds de laitue attaqués tout en pensant qu'avec des cerneaux de noix elles feront encore bien une excellente salade verte pour le déjeuner ou le diner. Il les rapporte à sa femme dans la cuisine et sort du carton, du papier d'aluminium, de la ficelle... bref tout le nécessaire du parfait bricoleur qu'Hélène connaît bien. Pierre confectionne alors des formes rondes et carrées dans le carton, les recouvre de papier brillant, perce un trou, prend la pelote de ficelle et s'en va attacher tout cela aux branches du cerisier. Le soleil va briller dans le papier, faire des reflets, le vent va agiter tout cela, et les merles seront effrayés, pense Pierre.

Lorsqu'il rentre de son expédition dans le cerisier il dit avec humour à Hélène :
« Tout de même, si mes vieilles jambes n'étaient pas si faibles, je me planterais volontiers au milieu du potager, bras étendus et je jouerais à l'épouvantail ! ». Tous les deux éclatent d'un bon rire qui leur fait oublier les dégâts causés par les dévoreurs de salades.

Depuis quelques jours que l'événement a eu lieu, Hélène s'enferme tous les après-midi dans la chambre d'amis qui lui sert aussi de coin couture. Pierre a bien tenté de la questionner sur ses activités secrètes, car elle ferme la porte à clé, mais elle lui a répondu d'un air mystérieux : « tu le sauras en temps utile, quand j'aurai fini ». Quand elle aura fini quoi, se demande bien Pierre.

Ce matin Hélène a même demandé à Pierre d'aller chercher le pain à sa place : « Je dois déplacer la créature de la chambre jusqu'à la buanderie » a-t-elle dit avec un air des plus mystérieux. Pierre est de plus en plus curieux : quelle créature, et pourquoi tant de cachoteries ? Il réfléchit : les petits enfants n'ont pas demandé à leur grand-mère de leur confectionner quoi que ce soit, et puis dans ces cas là elle a toujours besoin de l'aide de Pierre, elle ne s'enferme pas. Non ce n'est pas cela. Ce n'est pas non plus prochainement son anniversaire, donc elle ne lui coud pas un nouveau tablier pour le jardin, ni une suspension à grandes poches pour son cabanon, d'ailleurs il en a déjà une qu'elle lui a fabriquée l'an passé à sa demande... Tout en allant et revenant de la boulangerie son esprit s'active. Mais aucune idée plausible n'émerge de ses recherches.

Et lorsque Pierre arrive à la maison Hélène sort de la buanderie, ferme la porte à clé et met la clé dans sa poche en le regardant avec un air de grande victoire. « Non, non, tu n'iras pas voir ! Il n'est pas fini ! Tu devras attendre ! Et ne me questionne pas, je serai muette comme une carpe ! C'est une surprise. »

L'après-midi Pierre est allé jouer aux cartes chez son voisin. A son retour il remarque qu'Hélène balaie la véranda et dans la pelle se trouvent de nombreux brins de paille. Cette constatation relance son imagination et ses questions. « Tu sauras demain ! » lui répond sa femme avec le sourire de quelqu'un qui est sûr d'avoir réussi son coup.

Le lendemain matin Pierre se lève sans plus penser à sa surprise. Il prend son petit-déjeuner comme tous les jours et ouvre la porte pour aller constater les nouveaux saccages faits par les oiseaux dans ses plantations. Et là... stupeur... appuyé sur un râteau qu'on peut juste nommer ainsi parce que l'instrument ressemble un peu à cet outil, un bel épouvantail vêtu de son vieux costume tout droit sorti des malles du grenier, trône au milieu du potager, exactement là où Pierre avait menacé de s'installer si ses jambes... « Formidable ! » s'exclame Pierre, « merci pour cette surprise, mais j'aurais pu t'aider à le construire, à le transporter, à le planter ! ».

Pierre s'approche du bonhomme de paille : sur sa tête ronde, faite d'un sac de jute, est accroché un antique chapeau dont les souris ont grignoté le haut et les bords. Plus il s'approche plus il est intrigué par une sorte d'écusson sur la poche du haut de la veste. Il presse le pas, stoppe juste devant l'épouvantail et rit brusquement à s'en étouffer !

Quelques minutes plus tard tous les voisins jardiniers de Pierre sont là, alertés, curieux de voir... pas seulement l'épouvantail, mais surtout l'écusson qu'Hélène a brodé et sur lequel il est écrit : « Volatiles attention ! Pierre veille sur ses salades ! »