Annette l'aigrette
Annette est seule sur l'étang, plantée là sur un pied elle attend qu'un poisson passe à portée de son bec. Elle attend son poisson sans faim, sans envie de l'attraper vraiment. Annette se sent si seule depuis quelque temps qu'elle en a même perdu l'appétit.
Soudain dans le ciel gris de l'automne un bruit d'ailes et des cris d'oiseaux se font entendre. Ce sont les grues qui migrent vers des contrées plus chaudes. Le grand V qu'elles forment dans le ciel semble se briser et Annette les voit plonger vers l'étang. Fatigués par déjà deux longues journées de route les grands oiseaux se posent sur la berge toute proche. Elles s'affairent à leur repas quand soudain l'une d'elles se trouve tout près d'Annette et la salue aimablement :
« Bonjour, excuse-moi, j'allais te bousculer ! Il faut dire que j'ai si faim ! ».
« Pas grave » répond Annette.
« Le coin est-il bon pour la pêche ? » poursuit la grue.
« Bof » répond Annette.
Stupéfaite la grue se croit responsable du peu d'amabilité d'Annette et, ayant réfléchi quelques secondes, pense qu'elle ne s'est même pas présentée et imagine que l'attitude de l'aigrette est causée par son audace à bavarder sans même quelques politesses d'usage.
« Moi c'est Tilde, enfin... Mathilde, mais comme c'est trop long tout le monde a choisi de réduire mon prénom. Et toi ?».
« Annette ».
Là, la grue n'y tient plus. C'est bien la première fois qu'un oiseau l'accueille aussi froidement, avec autant de dédain, peut-être même du mépris. D'habitude les hôtes des lacs et des étangs sont accueillants, bavards, curieux de savoir d'où elle vient, où elle va, si elle repassera au printemps...
« Désolée de t'importuner, d'ordinaire là où nous faisons escale les habitants sont heureux de nous recevoir et de nous parler ». Et Tilde s'en va manger plus loin, tournant le dos à Annette.
C'est la première fois qu'Annette s'entend répondre sur ce ton. Elle ne sait pas si elle est blessée, gênée, ni pourquoi Tilde ne la laisse pas indifférente.
« Excuse-moi, Tilde » dit-elle en s'approchant, « je suis si seule, si triste, que j'en ai perdu l'envie de manger et plus encore celle de parler ».
« Diable ! Pourquoi es-tu seule ? J'ai vu toute une colonie d'aigrettes de l'autre côté de l'étang, en arrivant. Pourquoi n'es-tu pas avec elles ? »
« Elles m'ont rejetée. Elles ne m'aiment pas. Personne ne m'aime. Les colverts qui sont là, derrière les joncs, font pareil ! Ils ne m'aiment pas. Quant aux cygnes, là-bas, ils refusent de partager leur parc de pêche avec moi. »
Tilde est étonnée, ce ne sont pas là des manières de volatiles. Suspicieuse elle cherche à questionner Annette pour comprendre, sans pour autant l'agresser, mais elle ne sait quoi lui dire, quoi lui demander. Elle se remet alors à manger et propose à Annette de partager le temps du repas et de la nuit avec elle pour rompre sa solitude, ne serait-ce que quelques heures.
Annette se surprend à accepter. Elle s'approche de Tilde et bientôt les voici qui devisent de tout et de rien, se signalent l'une à l'autre une mouche qui s'approche, un petit poisson qui va passer...
La nuit tombe doucement et Tilde rejoint ses amies de route amenant avec elle l'aigrette. Les autres la saluent, la mettent à l'aise, l'intègrent au groupe. Et tout le monde s'installe pour dormir. Annette a du mal à trouver le sommeil : elle est si heureuse, si bouleversée de se sentir bien parmi les grues. Finalement ses yeux se ferment et le monde des rêves emplit sa conscience de visions de son enfance, quand elle jouait avec les aigrettes de son âge au sein du groupe. Puis ce sont des moments moins agréables qui défilent dans son esprit : elle se revoit voulant toujours avoir le dernier mot, exigeant de choisir le jeu, le lieu de pêche, blessant les autres avec ses remontrances et ses intolérances...
« On ne va tout de même pas rester ici, dans ces herbes jaunies, allons plus loin, il faut être stupide pour ne pas voir que de l'autre côté c'est bien plus vert ! ». Et en arrivant sur l'autre rive plus sèche encore en raison des semaines de canicule qui se succèdent : « C'est tout toi, Julie, nous conduire ici, c'était tout de même mieux là-bas, tu es vraiment stupide ! Et vous autres, toujours aussi crédules, à la suivre ! »
Le réveil n'est pas agréable. Elle a dans la gorge comme un goût amère et dans les yeux des gouttes de pluie, enfin... des larmes.
L'horizon blanchit à peine que les grues prennent congé, la remercient de son accueil dans son étang, lui promettent qu'à leur retour, au printemps, elles reviendront la saluer. Annette n'en revient pas, elle est importante à leurs yeux, elle compte, elle a chaud de leurs marques d'amitié. Se trouvant seule à nouveau elle se demande bien pourquoi ? Elle n'a rien fait de gentil pour elles ? Enfin elle soupire, regardant bien en face la vérité qu'elle rejetait depuis longtemps : je ne les ai pas agressées, je les ai acceptées comme elles sont. Pourtant Greta, leur chef, est une grosse dondon.
« Annette, Annette »
Annette se retourne. Personne ! Qui donc a bien pu l'appeler ?
Puis elle reprend le cours de ses pensées. Leur chef est laide mais c'est aussi le cas de la bonne amie de Tilde. Comment Tilde peut-elle accepter de voyager devant cet oiseau maigrichon qui a des plumes à demi desséchées, une carcasse anguleuse ? Pourquoi Tilde se place-t-elle devant ce volatile décharné pour la protéger du vent et lui fournir un courant qui l'aide à suivre le rythme ?
« Oui, Annette, pourquoi ? Je vais te le dire : par amitié, par souci de son amie à peine remise d'une maladie et si faible encore.»
Annette se retourne de nouveau. Personne, toujours personne !
« Qui est là ? » dit Annette de son ton cruel et inquisiteur. Mais elle sent qu'elle n'est pas si à l'aise que d'ordinaire quand elle s'apprête à cracher ses mots durs sur les autres, elle n'est pas à l'aise du tout, une grande inquiétude monte en elle. Qui lui parle dans l'ombre des herbes ?
« Qui êtes-vous » dit Annette d'un ton devenu doux, presque suppliant.
« Je suis ton ange gardien, Annette ! Celui qui cherche à t'aider depuis si longtemps et que tu refuses d'écouter. Je suis la voix de ta conscience qui commence à comprendre et à reconnaître ses erreurs. »
Un long silence se fait sur l'étang et le soleil pointe au ras de l'eau irisant de jaune et de pourpre toute la surface. C'est la première fois qu'Annette remarque cette beauté du petit matin. D'ordinaire elle trouve ce spectacle normal, tellement quotidien qu'il en est banal.
« Que c'est beau » souffle-t-elle.
« Oui c'est beau » répond la voix de l'ombre « c'est beau parce que tu acceptes de le voir et de le trouver beau, tu ne penses pas que ce spectacle est banal, que la nature te le doit. C'est beau parce que l'amitié de Tilde t'a ouvert les yeux, t'a réchauffé le cœur ».
Annette se secoue, elle en a assez de ces leçons, de ces remarques. Elle longe la berge à grands pas pour échapper à son ange gardien. Mais plus elle avance plus la solitude l'envahit à nouveau, la tristesse aussi revient. Alors elle s'arrête. Ne voulant pas s'avouer vaincue elle fait mine de chercher quelque nourriture et petit à petit se tourne pour repartir d'où elle vient, espérant sans se l'avouer, rejoindre son ange gardien.
Revenu à son point de départ elle engage la conversation : « Comment sais-tu que son amie a été malade ? » Pas de réponse. « Invention ! Tu ne sais rien, stupide ange gardien ! ». Pas de réponse. Seul le bruit de l'eau agitée par les poissons répond à sa remarque cinglante. Les minutes s'écoulent, l'étang lui semble vide, mort, inhabité. Elle soupire encore et se questionne : « pourquoi ai-je voulu fuir mon ange gardien, pourquoi l'ai-je agressé, pourquoi lui ai-je dit qu'il était stupide ? Me voici à nouveau seule ! » Et de grosses larmes coulent de ses yeux pour aller faire des ronds concentriques en tombant dans l'étang.
Tandis qu'elle marche la tête basse, la tête vide, le cœur vide aussi, elle bouscule sans le vouloir Julie, qui mange un peu à l'écart du groupe.
« Oh, pardon, Julie, excuse-moi de t'avoir bousculée, je ne t'avais pas vue, je marchais toute à mes pensées... »
Julie est stupéfaite ! Annette qui s'excuse ! Puis elle la considère et découvre toute la peine qui l'habite :
« Bonjour Annette, ce n'est pas grave, tout le monde a le droit de marcher en rêvant ! Raconte-moi ton rêve, s'il te plaît, Annette, j'adore les histoires ! »
Annette reste là, le bec ouvert, incrédule devant la gentillesse de Julie. Sans même réfléchir et surtout sans savoir pourquoi, elle raconte sa rencontre avec Tilde et les grues, sans oublier de préciser tout le dévouement de Tilde pour son amie à peine remise d'une maladie et qu'elle aide à supporter les difficultés du voyage. Elle est si enthousiaste que toutes les aigrettes se sont approchées pour mieux entendre le récit. Lorsqu'elle termine un flot d'applaudissement la salue.
« Tu racontes à merveille, Annette. Veux-tu bien rester avec nous ? Ainsi tu pourras nous raconter toutes les belles rencontres que tu as faites durant les longs mois de ton absence. »
Annette sait bien qu'elle n'a rien de très joli à raconter : ses moqueries vis-à-vis des colverts, ses rejets des cygnes à qui elle avait interdit un périmètre de pêche qui lui aurait été réservé... mais Annette est si heureuse d'être invitée à rester qu'elle oublie vite ses mois de solitude et suit les autres vers la berge où elles entendent bien poursuivre leur petit-déjeuner. Ça tombe bien, pense Annette, j'ai très faim !