Les contes du champignon

Les contes du champignon
CONTES

 Les dessins de Fred le papillon

Fred, le papillon, vient juste de sortir de son cocon. Il étire ses ailes au soleil pour les défroisser et les sécher. Il est tout bleu, un bleu nuancé, plein de tons différents, irisé par endroits. Il est bleu comme le ciel au-dessus de lui. Il somnole un peu pour se remettre des efforts qu'il a fait pour sortir du cocon quand soudain un grand bruit, presque un fracas, le fait sursauter.

Il n'en revient pas : dans le grand ciel bleu un immense papillon gris argenté fonce, laissant derrière lui une magnifique ligne blanche qui souligne toutes les courbes de sa trajectoire. A peine le temps d'admirer la scène que tout a disparu.

Fred s'en va alors découvrir le monde alentour. Il virevolte de fleur en fleur, déguste un peu de pollen au cœur de l'une ou de l'autre. Brusquement le grondement se fait à nouveau entendre et le grand papillon gris argenté revient. Il décrit plusieurs cercles dans le ciel qui sont à nouveau soulignés par la ligne blanche qu'il trace derrière lui.

Fred en reste bouche bée ! Après un moment de stupéfaction il se met à réfléchir : « Est-ce qu'il vole si vite qu'il déchire le ciel qui doit ensuite se refermer derrière lui ? » Cela lui semble une bonne explication du blanc laiteux et mousseux qu'il voit derrière le grand papillon argenté quand il déchire le ciel et qui disparaît ensuite lorsque le ciel se referme. C'est donc blanc derrière le ciel conclut simplement Fred.

Fred est encore perdu dans ses pensées quand un autre papillon, tout blanc, vient se poser sur la fleur voisine. « Eh, bonjour, tu as l'air pensif, Fred ! ». « Je m'interroge sur la manière de faire d'aussi beaux dessins dans le ciel que le grand papillon argenté que j'ai vu passer à deux reprises. Moi aussi j'aimerais déchirer le ciel pour y faire un sillon tout blanc ». Lilou, le papillon blanc, éclate de rire ! « Fred tu es un idiot ! Ou bien tu te moques de moi ! Ce n'est pas un papillon argenté, c'est une machine à moteur qui nous imite mais avec un tel bruit qu'elle en perd toute grâce! ». Et devant la mine déconfite de Fred, Lilou éclate de rire et s'envole pour aller raconter la méprise de Fred à qui veut bien l'écouter.

En quelques minutes des centaines de papillon volent autour de la fleur sur laquelle Fred est resté, toujours pensif, essayant maintenant de comprendre ce que Lilou a voulu lui expliquer. Fred est tellement absorbé par les mots de Lilou qu'il ne voit même pas tous ses camarades arriver. « C'est une machine à moteur » a dit Lilou. Une machine à moteur ! Fred n'a pas le temps de s'imaginer ce que peut être une machine à moteur qu'un vrombissement encore plus fort se fait entendre au loin. Il lève la tête : trois grands papillons argentés (ou peut-être trois machines, qui sait, Lilou avait l'air si sûre d'elle) déchirent le ciel. Mais ??? La stupeur le fait tomber dans l'herbe : derrière le ciel ce n'est pas tout blanc comme il l'avait cru tout à l'heure, c'est blanc au milieu, mais c'est bleu d'un côté et rouge de l'autre côté. D'un coup d'aile Fred remonte sur sa fleur. Les antennes tournées vers le ciel il admire l'arrière du ciel avant que celui-ci ne se referme.

Lilou s'avance, battant doucement des ailes, et lui dit : « Alors Fred, tu as compris maintenant, ce sont des machines et leurs moteurs fument ». Tous les amis de Fred gloussent alors à qui mieux mieux, se moquant de l'innocence, de la naïveté, voire de la bêtise de Fred.

Lorsque tous les moqueurs se lassent de rire du pauvre Fred, chacun d'eux repart vaquer à ses occupations, butiner de fleur en fleur, et Fred retrouve alors le silence, seul face à son amie Lilou. « C'est tellement beau ! » lui dit Fred, une larme au coin de l'œil. « Comme je voudrais savoir faire des dessins dans le ciel ! ».

Lilou tente de le consoler comme elle peut, elle lui propose une visite tout au bout du pré, pour lui montrer des fleurs si grandes, si grandes... elle lui propose un survol de la forêt, là-haut, tout là-haut, bien au-dessus du grand chêne... elle lui propose de venir se mirer dans l'eau du ruisseau et d'y boire une ou deux gouttes bien fraîches pour se désaltérer... elle lui propose... Mais rien n'y fait. Fred est là, hochant la tête pour dire non à chaque fois, triste, si triste.

« Oublie les autres, ils sont méchants, tu as le droit de ne pas tout connaître, tu viens juste de sortir du cocon, dans cinq minutes ils auront oublié cette histoire et plus jamais tu n'en entendras parler ! » lui dit Lilou d'un ton ferme.

« Ce que pense les autres, je m'en moque ! » lui répond Fred « ce que je veux c'est dessiner de jolis lignes dans le ciel ! ».

Lilou n'en revient pas ! Elle en oublie un instant de battre des ailes et tombe au sol dans une petite flaque de boue. Elle se relève péniblement, ses ailes sont lourdes, ses pâtes engluées. Elle fait alors un grand effort et d'un coup d'aile décolle pour que le vent la débarrasse de cette pâte marron en la faisant glisser. Elle passe devant Fred qui lui dit éberlué : « Lilou, comment fais-tu cela ? Remarque que tout de même je préfère le blanc au marron, mais c'est très joli aussi, même si le trait est moins large que celui du grand papillon argenté ! ».

Lilou n'a rien compris. Elle se pose sur une fleur proche de celle de Fred et lui demande de répéter ce qu'il a dit. Sautant de joie Fred insiste pour que Lilou lui explique comment on fait de si beaux traits, même s'il aimerait mieux les réaliser en blanc plutôt qu'en marron. Lilou comprend alors que la boue tombant de ses ailes et de ses pattes engluées a donné à Fred l'illusion qu'elle savait faire comme les grands papillons argentés.

« C'est un secret de papillon que les hommes ont copié avec leur grande machine à moteur. Je ne peux pas te le révéler, nous ne sommes qu'un tout petit nombre à le connaître » lui murmure Lilou, profitant de la situation pour donner à Fred l'idée qu'elle sait faire des lignes dans le ciel.

« Dis-le moi, explique-moi, montre-moi, allez Lilou, s'il te plaît, je ne le répèterait à personne ! » la presse Fred.

Après s'être bien fait prier, supplier, après lui avoir fait jurer qu'il ne dirait jamais à personne qui lui avait appris à faire des lignes dans le ciel, Lilou, retenant son rire, saute au sol dans la flaque de boue et s'en échappe dans un grand effort d'envol. La boue glisse alors doucement de ses ailes et de ses pattes pour s'échapper derrière elle, laissant l'illusion de lignes qu'elle aurait tracées. « Il suffit de choisir ton réservoir, s'il est bleu tes dessins seront bleus, s'il est rouge, tes dessins seront rouges ! Tu as compris ? »

Et depuis ce jour Fred a passé son temps à chercher des réservoirs de couleurs. Ce matin il en a trouvé un dont il garde jalousement le secret : la salle de classe de l'école du village. Là il y a plein de petits réservoirs qui lui permettent de tracer de jolies lignes bleues et un, un seul, qui lui permet de tracer de si belles volutes rouges !